(S)E(A)SCAPE, musique et acoustique sous-marine unies pour sensibiliser à l'écologie sonore des océans
- 1 juil.
- 9 min de lecture
par Irène Mopin (Lab-STICC UMR 6285, ENSTA) et Noémie Favennec (MUSIDANSE Université Paris 8, ENSTA)
La pollution sonore est l’une des formes de pollution les plus méconnues. Invisible à l’œil nu et difficilement perceptible sans outils d’écoute, elle perturbe pourtant profondément les écosystèmes marins. Dans sa thèse, Noémie Favennec se penche sur cette problématique. Ses recherches, encadrées par Makis Solomos (Université Paris 8) et Irène Mopin (ENSTA) se situent à l’intersection entre l’art, la recherche scientifique, la pédagogie et les enjeux sociétaux et écologiques. Elles la conduisent à explorer comment les pratiques artistiques et sonores peuvent devenir des outils de compréhension, d’engagement et de transformation face aux crises écologiques contemporaines.
L’océan constitue un milieu sensible dont la dimension acoustique est fondamentale. Contrairement à l’imaginaire collectif qui l’associe volontiers au silence et à l’immensité muette, le milieu marin est traversé par une intense activité sonore. Les sons naturels (déferlement des vagues, crépitements des récifs coralliens, vocalisations des mammifères marins, bruissements des crustacés et des poissons…) forment un paysage acoustique structuré qui ne relève pas du simple décor mais participe à l’organisation même des écosystèmes. Dans un environnement où la visibilité est souvent limitée, le son est un vecteur privilégié de perception et d’interaction qui assure la communication, la reproduction, l’orientation spatiale, la détection des proies et la cohésion sociale de nombreuses espèces.
L’impact méconnu de la pollution sonore sur le vivant sous-marin
Depuis plusieurs décennies, l’intensification des activités humaines en mer altère profondément cet équilibre acoustique. L’augmentation du trafic maritime mondial génère un bruit continu qui se propage sur de grandes distances. À cela s’ajoutent les émissions impulsives liées aux prospections sismiques pour l’exploration des hydrocarbures, les sonars militaires à haute intensité sonore, les travaux d’infrastructure offshore ou encore certaines activités touristiques (jet ski, ski nautique…). Cette superposition de sources de bruit produit une pollution sonore diffuse, persistante et cumulative.
Les effets de cette pollution s’inscrivent dans la durée et affectent les dynamiques biologiques à plusieurs niveaux. Sur le plan comportemental, le bruit peut masquer les signaux essentiels à la communication, contraignant les animaux à modifier leurs vocalisations ou leurs trajectoires migratoires. Sur le plan physiologique, l’exposition prolongée peut provoquer un stress chronique, altérer l’audition et perturber les fonctions vitales. Certains épisodes d’échouages de cétacés ont été corrélés à l’usage intensif de sonars militaires, soulignant la vulnérabilité particulière de ces espèces acoustiquement dépendantes. Plus largement, la modification du paysage sonore peut compromettre la capacité des larves de poissons ou d’invertébrés à se focaliser sur des habitats favorables, affectant ainsi le renouvellement des populations.
Scientifiques et artistes s’unissent pour faire entendre la voix de l’océan
(S)E(A)SCAPE est un des terrains d’application de la thèse en recherche-création de Noémie. Il repose sur une collaboration entre scientifiques et artistes visant à créer une expérience sensible où s’entremêlent données scientifiques, musique et arts visuels. Par un dispositif immersif, des compositions sonores et musicales ainsi que des créations visuelles 3D et de Street Art, l’objectif est de rendre perceptible la transformation des environnements acoustiques marins.
“J’avais l’impression d'être dans un film et même d'être sous l'eau ! Plongée immersive ! Bravo !” – Spectateur.ice anonyme 2026
(S)E(A)SCAPE interroge les modes de production et de transmission des savoirs. La science décrit, mesure et quantifie les phénomènes pour établir des corrélations et proposer des modèles explicatifs, ses résultats exprimés en fréquences, décibels ou graphiques, peuvent paraitre abstraits pour le non-spécialiste. L’art mobilise l’émotion, l’imaginaire et l’expérience sensorielle. Combinés, l’art et la science permettent de rendre perceptibles et d’éprouver concrètement ce que la science documente et analyse. Leur symbiose transforme la réalité objective en expérience vécue, transformant le regard à l’égard d’écosystèmes autrement imperceptibles. L’expérience art-science permet d’éprouver la saturation, la rupture ou la disparition d’un environnement sonore vivant. Dans (S)E(A)SCAPE, l’art ne se substitue pas à la science - ni l’inverse : il en prolonge la portée, en rendant accessibles des phénomènes difficilement observables.
Au-delà de la sensibilisation, cette collaboration inter- et transdisciplinaire ouvre également des perspectives nouvelles pour la recherche elle-même. Les échanges entre scientifiques, musiciens, musicologues, ingénieurs du son, etc. favorisent des modes de représentation et de travail inédits, invitant à considérer les données différemment et à écouterautrement. Les recherches artistiques alimentent les sujets scientifiques, autant que les résultats et données scientifiques nourrissent la création. En conjuguant rigueur scientifique et sensibilité, l’alliance entre art et science cherche à contribuer à restaurer une forme d’attention collective envers les mondes submergés dont dépend une part essentielle de la vie sur Terre.
(S)E(A)SCAPE, un projet en perpétuelle transformation
Tout commence en 2023 lorsqu’un consortium artistique et scientifique se construit autour du collectif Oreille Indiscrète, avec l’objectif de proposer un premier concert à la biennale Le Mans Sonore programmé pour janvier 2024. Le premier concert, mettant en scène la flûtiste et compositrice électro Marie Delprat, réunira plus de 400 spectateurs.
“À tout moment, nous pouvons être captivé et découvrir ces fonds marins que nous n'aurons jamais l'occasion de découvrir. Le passage avec la flûte était magnifique. Merciiiiii” - Spectateur.ice anonyme 2024
La création musicale, conjuguée à la présence en fond de scène d’une fresque photoluminescente réalisée par les artistes de Street Art Reskate, entraîne les spectateurs dans une immersion progressive au cœur des sonorités marines, du large jusqu’aux grandes profondeurs. Sons d’origine technophonique et manifestations acoustiques naturelles s’entrelacent au sein de la composition, transformés, modulés et réinterprétés en temps réel par la musicienne sur scène. L’expérience d’immersion sensible dans le paysage sous-marin — le (S)e(a)scape — où l’écoute devient à la fois exploration, prise de conscience et rencontre avec l’univers sonore sous-marin est magnifié par l’acoustique incroyable de la chapelle de l’oratoire du Mans.

L’année 2024 est ensuite marquée par l’évolution scénique de (S)E(A)SCAPE. Le spectacle, initialement conçu comme un concert intimiste en intérieur, se dirige vers l’extérieur et s’enrichit de deux nouveaux musiciens : Simon Carbonnel (machines électro) et Victoire Fellonneau (flûte Paetzold). Naturellement, la composition évolue elle aussi. Une fresque monumentale réalisée par Reskate Studio et peinte sur le « cube » du festival Plein Champ au Mans se déploie à l’arrière-scène tandis qu’en avant-scène, les créations visuelles réalisées par Tania Cortes-Becerra sont projetées sur un tulle, conférant à l’œuvre une dimension visuelle et immersive renforcée. Plus de 5000 spectateurs debout sont pleinement immergés dans l’univers sonore des océans. Ce duo de musiciens continuera de se produire en 2024-2025 pour une tournée internationale de concerts en intérieur en France, en Espagne et en Suisse.

Forts de ces retours d’expérience positifs, l’année 2025 permet aux scientifiques et aux artistes de travailler en profondeur sur l’intrication art-science. Une nouvelle forme de concert, (S)E(A)SCAPE Confluence, plonge le public dans un univers où science et art s’entrelacent pleinement. Sur scène, l’ensemble contemporain Sillages dirigé par Gonzalo Bustos rejoint les deux solistes, permettant de déployer une écriture musicale inspirée des rythmes et des textures des écosystèmes marins. L’eau, toujours présente sur scène, participe à créer une atmosphère d’immersion océanique – mise en relief par le système de diffusion spatialisée - où le spectateur est enveloppé par le monde sous-marin.

Les projections sur le tulle en avant-scène transforment l’espace en un paysage poétique et scientifique, mêlant formes mouvantes, couleurs oniriques et représentations des données acoustiques et biologiques. Chaque son, chaque image invite le public à écouter, contempler et ressentir les profondeurs marines, à la frontière entre émerveillement et perturbation. Le concert devient ainsi une expérience sensorielle complète, où le rêve, l’imaginaire océanique et les résultats scientifiques se rencontrent pour offrir un voyage unique au cœur du monde sous-marin.
Eveiller les consciences par l’expérience pédagogique
Dès 2023 à la suite du premier concert, un temps de médiation scientifique est proposé au public sous la forme d’une brève conférence. Tandis que la création musicale mobilise l’émotion et le registre poétique, l’intervention scientifique de Bill François vient en éclairer les fondements, en apportant des repères pédagogiques sur l’univers acoustique sous-marin. S’appuyant sur les matériaux sonores entendus au cours de la composition, il prolonge l’expérience sensible par un discours accessible et informé. Avec poésie et humour, il invite le public à approfondir sa compréhension de ces paysages invisibles, tout en suscitant un émerveillement renouvelé et une attention respectueuse envers le monde sous-marin et les espèces qui l’habitent.
“Très intéressant d'avoir la médiation au début, elle permet d'avoir une écoute active” - Spectateur.ice anonyme 2026
En parallèle de chaque concert-médiation, l’expérience se poursuit pour les spectateurs les plus assidus : le public est invité à explorer trois cabines interactives, conçues en collaboration avec l’ENSTA Bretagne, le laboratoire d’acoustique LAUM, et Reskate Studio et animées par l'équipe du projet. La première cabine « Luminescences » invite les visiteurs, munis de lampes torches à ultraviolet, à explorer l’univers peu visible à l’œil nu des créatures marines bioluminescentes ; la seconde cabine « Le son des bulles » propose une initiation aux mesures par hydrophones, ces dispositifs scientifiques utilisés pour capter et analyser les sons océaniques ; enfin, la troisième cabine baptisée « Sonorités marines » invite les visiteurs à reconnaître et à identifier les sons entendus lors du concert à travers un quiz sonore, dans un espace interactif.
Pour compléter ces temps et ces outils de sensibilisation grand public, le concert (S)E(A)SCAPE « scolaire » est créé pour être accessible aux plus jeunes et présenté devant des scolaires, parfois accompagné d’ateliers en classe. En 2023, plus de 200 élèves des classes primaires de la Ville du Mans y ont assisté. Puis en 2025 en Espagne, et en 2026 de nouveau au Mans.
Une composition musicale singulière et plurielle
Pour chaque version du concert, la composition musicale et sonore est pensée comme une immersion progressive dans l’univers océanique, suivant une dramaturgie symbolique conduisant l’auditeur du rivage jusqu’aux abysses. A mesure que l’on s’éloigne de la côte, l’espace acoustique se transforme et guide l’écoute dans une progression sensible.

Près du littoral, l’oreille perçoit un univers foisonnant : crépitements d’oursins, cliquetis de crevettes et vrombissement de petites embarcations tissent un tapis sonore mêlant vie biologique et présence humaine. Puis, à mesure que l’on plonge, le paysage devient plus vaste, plus profond : les chants majestueux des grands cétacés résonnent, se mêlant aux grondements de la tectonique et aux détonations lointaines d’explosions sous-marines. La nature et l’action humaine dialoguent, se heurtent ou s’effacent les unes devant les autres.
Cette progression dramaturgique met en lumière les caractéristiques spécifiques des milieux sonores selon les strates bathymétriques, tout en explorant les phénomènes de superposition, de propagation et d’interférences acoustiques. Elle révèle comment les sons se combinent, se masquent ou se modulent en fonction de la distance, de la densité du milieu et des perturbations provoquées par les activités humaines.
“La musique lorsque le phoque est allumé avec la lumière UV apporte douceur et soulagement“ - Spectateur.ice anonyme 2026
Le matériau sonore est également soigneusement sélectionné : non seulement en fonction de son origine - biophonique, géophonique, anthropophonique ou technophonique - ou de la profondeur à laquelle il a été capté, mais aussi pour ses qualités esthétiques et évocatrices. Les timbres, les textures et les résonances éveillent l’imaginaire et donnent corps à l’océan, plaçant le spectateur dans un dialogue constant entre rigueur scientifique et poésie artistique, entre écoute attentive et émerveillement sensoriel.
L’écriture compositionnelle a été menée en quadrinôme par Noémie Favennec, compositrice expérimentale et directrice artistique du projet, Simon Carbonnel, compositeur électro, Victoire Fellonneau, flûtiste, et Irène Mopin, acousticienne sous-marine. Cette collaboration a fait émerger une écriture singulière, à la croisée des musiques orales et écrites, des techniques de composition classiques, et d’approches plus intuitives et sensibles, intégrant également des dimensions scientifiques, physiques et techniques.
Une curiosité partagée et un désir d’explorer ensemble
En mobilisant un grand nombre de personnes aux chemins et aux parcours variés, le projet (S)E(A)SCAPE est le lieu de rencontre d’une multiplicité de talents et d’une grande diversité de métiers, rendant le travail collectif particulièrement enrichissant notamment dans la recherche d’une homogénéité artistique de la performance. Au cours de ces près de trois années de collaboration, chacun a été amené à se décentrer, à prêter attention aux pratiques des autres, à leurs attentes, mais aussi à leurs contraintes et à leurs limites. La curiosité partagée et le désir d’explorer ensemble les possibilités offertes par ce terrain de création exceptionnel ont entraîné dans l’aventure non seulement les artistes, les scientifiques et les techniciens du projet, mais également l’ensemble des personnels de soutien (production, logistique, communication…) qui ont contribué à sa réalisation.
Au sein de l’équipe de création, un vocabulaire commun s’est progressivement développé. Les termes scientifiques ont fusionné avec ceux de la musicologie et ceux des langages plus techniques liés à l’ingénierie du son, aux dispositifs électroniques, etc. Le lexique de la théorie musicale écrite s’est entremêlé avec les expressions plus intuitives propres aux pratiques orales. De ces échanges est né un jeu de langage spécifique au projet, permettant à chacun d’exprimer et de partager ses idées et inspirations.
« Certains membres de l’équipe ont découvert en début de projet la problématique de la pollution sonore des océans et le rôle des activités humaines dans sa production. Aujourd’hui, nous partageons tous la certitude qu’il est essentiel de transmettre au public nos convictions et nos interrogations sur ce sujet complexe par le sensible et par la musique. À travers (S)E(A)SCAPE, nous apprenons chaque jour, qu’il s’agisse de connaissances scientifiques, de méthodes de travail ou encore de la manière d’entrer en relation et d’écouter l’autre - humain ou non-humain. Nous espérons que ces explorations et ces questionnements traversent la scène et parviennent à toucher intimement le public. » - Irène Mopin
Pensé sur la durée, le projet (S)E(A)SCAPE cherche à montrer comment l’écoute peut transformer notre manière de percevoir les paysages marins, et en particulier les environnements sonores sous-marins. La transdisciplinarité et l’intrication art-science invitent le public à porter une attention nouvelle à l’océan. Par une approche à la fois poétique, sensible et immersive, (S)E(A)SCAPE rappelle que le paysage sonore est invisible mais peut s’écouter, se ressentir et se vivre.
La pollution sonore sous-marine n’est qu’un exemple de de pression générée par les activités humaines sur la biosphère. Si (S)E(A)SCAPE met en lumière la domination technologique qui modifie jusqu’aux conditions sonores de la vie non humaine sous-marine, il cherche aussi à renouveler notre rapport au monde marin. En rendant audible ce qui était ignoré, il invite à repenser la responsabilité humaine envers ces milieux dont dépend, directement ou indirectement, l’équilibre du vivant à l’échelle planétaire.
Référence : Thèse de doctorat de Noémie Favennec : “Sensibilisation à l’écologie par la création musicale et sonore”, direction : Makis Solomos (professeur de musicologie à l’université Paris 8), encadrement : Irène Mopin (enseignante-chercheure en acoustique sous-marine à l’ENSTA)
Contact : Oreille Indiscrète
En savoir plus : https://www.oreilleindiscrete.fr/seascape





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